Distance critique
juin 24th, 2008 by Marc Lenot
Je commentais ici il y a quelques jours le billet d’Audrey Leblanc du 24 mai 2008 titré «Qu’en est-il de la conscience de classe aujourd’hui ?» à propos d’une conférence du couple de sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, spécialistes de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie en notant la difficulté que peuvent avoir ces deux sociologues à faire la part entre leur regard professionnel et la fascination qu’ils éprouvent très visiblement pour ce milieu.
Les ayant rencontrés il y a quelques années (j’étais alors marié avec quelqu’un qu’ils ont longuement interviewée, ainsi que son père), je les voyais naviguer comme un poisson dans l’eau dans un de ces microcosmes pourtant très fermés, et, lisant leurs livres, j’étais perplexe devant leur capacité à maintenir un discours certes empreint de bienveillance mais tout à fait critique et rigoureusement scientifique face à un sujet sensible. Vu la proximité et le pouvoir attractif de leur sujet d’études, cette distance me semblait plus difficile à maintenir que face à un univers plus lointain. Ils s’en expliquent dans un livre de méthodologie Voyage en grande bourgeoisie, Journal d’enquête, PUF, 1997, où ils s’interrogent sur leur pratique dans un exercice d’auto-analyse, et sur la pertinence des garde-fous éthiques et professionnels qu’ils ont appris à mettre en place au fil des années. Le chapitre VI, en particulier, intitulé « Aises et malaises des chercheurs », et sa section «Une relation enchantée avec les enquêtés ?», sont très instructifs : ambiguïté des sentiments, le sociologue tenu en respect par son objet, intégration et distanciation.
Eh bien, tel est pris qui croyait prendre.
« Miroslav Tichý, Sans titre, MT 4-95, © Fondation Tichý Oceán. »
Une récente session de l’atelier du LHIVIC m’en a fait prendre conscience. D’un côté, je travaille au sein du LHIVIC (M2 en cours) sur le photographe tchèque Miroslav Tichý – ses photographies sont exposées jusqu’au 22 septembre au Centre Pompidou – et en particulier sur la manière dont le système de l’art, les institutions artistiques (Biennale de Séville, Rencontres d’Arles, musées) et ses acteurs (au premier plan desquels Harald Szeemann) ont construit l’image de Tichý comme artiste contemporain. Ceci implique bien sûr de ma part un regard critique sur l’institution, ses motivations et ses mécanismes.
D’un autre côté, je participe moi-même à cette construction de Tichý comme artiste reconnu : j’ai été un des premiers à écrire sur lui peu après sa découverte ; je collabore assez étroitement avec la Fondation Tichý Oceán, qui assure sa promotion ; et j’ai contribué au catalogue de Pompidou et à une monographie sur Tichý parue chez Walther König en juin 2008. Je suis donc un acteur partie prenante du mécanisme institutionnel que j’étudie par ailleurs.
Ai-je de ce fait une ‘relation enchantée’ avec mon sujet d’étude, l’institution muséale? Mes sentiments sont-ils ambigus ? Comment puis-je moi aussi concilier intégration et distanciation ? Ce sont de vraies questions que je dois me poser. Certes l’éthique est une réponse partielle, l’objectivité, l’honnêteté intellectuelle, mais il me faudrait sans doute plus de métier, plus de cicatrices pour que ça me soit suffisant, pour que j’y vois toujours clair, n’étant, en la matière, qu’un chercheur débutant.
La réponse est peut-être plutôt dans mon ‘amateurisme’. Auteur d’un blog dissonant, je me suis efforcé, depuis trois ans que je l’écris, d’y conserver un ton indépendant, sensible, personnel, loin des chapelles et des cénacles de la critique d’art établie ; et, immodestement, je crois que son succès vient de cela. Mais c’est une remise en cause constante qui est nécessaire, les occasions de déraper sont nombreuses, et parfois tentantes. De plus je viens d’un autre univers professionnel et, vu mon âge et mon passé, je n’ambitionne pas une carrière, une chaire, un commissariat. Je peux m’offrir le luxe de l’indépendance, en particulier financière, et j’ai donc une posture assez différente d’un jeune chercheur en début de carrière qui doit bâtir une stratégie d’appartenance. Sans avoir, et de loin, la sagesse d’un expert reconnu et indiscutable, je peux jouir d’une indépendance assez similaire, car je n’y ai pas d’enjeux.
Mais il n’en reste pas moins que maintenir la distance adéquate avec un tel sujet doit rester une préoccupation permanente, que je dois mesurer mes éventuelles actions à cette aune, et sans doute rechercher davantage de conseils sages en la matière.
Ce fut, pour moi, un des enseignements intéressants de cette séance de l’atelier.
Marc Lenot






Consacrer un travail universitaire à un artiste, c’est forcément prendre le risque de l’hagiographie (la fascination pour son objet/sujet aidant). Quand, au contraire, le travail de recherche consiste sans aucun doute à “démonter” ces mécanismes pour en dépasser les effets et donner des outils pour les maitriser. D’où le grand intérêt, à mon avis, de la piste de la construction par l’institution du travail et de la personne de Miroslav Tichý. Je crois que ta position est du coup particulièrement riche et prometteuse.
Et effectivement, le “Voyage en grande bourgeoisie” des Pinçon-Charlot est une mine d’or en ce qui concerne les questions méthodologiques pour le chercheur.