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Compte-rendu : Olivier Blondeau (avec la collaboration de Laurence Allard), Devenir media. L’activisme sur internet, entre défection et expérimentation, Paris, Editions Amsterdam, 2007

 

Olivier Blondeau est chercheur-enseignant en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lille 3. Dès le tournant des années 2000, il amorce une série de travaux sur les formes de militantisme sur le web et, plus globalement, sur les possibilités d’expression et de participation offerte par cet environnement. Il est l’auteur d’une thèse intitulée Les orphelins de la politique et leurs curieuses machines. Expérimentations, esthétiques, techniques et politiques à l’ère des réseaux, soutenue en 2006 (IEP, Paris).
Il a, à de nombreuses occasions, collaboré avec Laurence Allard, Maître de conférences en Sciences de la Communication à l’ Université Lille 3, (UFR Arts et Culture), qui consacre elle aussi ses recherches aux différents aspects de l’ “activisme électronique” (voir notamment la série de conférences qu’elle anime sur ce thème au Centre Pompipdou en 2006-2007).

Les deux chercheurs sont partisans d’une démarche dynamique par rapport aux recherches sur le web, qui se traduit notamment par une mise en application quotidienne des possibilités d’expressivité et d’expérimentation que leurs analyses attribuent au web 2.0 (cf compte-rendu ARHV sur le dossier “2.0 ? Cultures numériques, cultures expressives” du numéro 21 de la revue Médiamorphoses).
Les pages wiki des deux chercheurs (Olivier Blondeau et Laurence Allard), en synthétisant de nombreuses modalités de diffusion de contenus sur internet (dispositif de veille et flux RSS, diffusion d’images, mise en ligne d’informations concernant leur carrière personnelle et agrégation de moyens de communication…), constituent une parfaite démonstration de cette adéquation entre théorie et pratique et de l’efficacité du modèle participatif dans le milieu de la recherche.
L’ouvrage Devenir media. L’activisme sur internet entre défection et expérimentation, Olivier Blondeau s’inscrit dès l’introduction contre la conception du web soutenue par Serge Halimi (cf. son article “Des cyber-résistants trop euphoriques”, Le Monde diplomatique, août 2000) et part du postulat selon lequel l’environnement web favorise un déplacement et une évolution des formes du militantisme.
L’ idée que le web est à la fois lieu d’expressivité et d’expérimentation structure l’ouvrage, qui revient successivement, avec une très grande précision technique, sur les notions de “démocratie en réseau”, de médiactivisme, en passant par une analyse de la figure du hacker et du développement du monde du “libre”. Il s’agit de montrer le cyberespace comme lieu d’action politique, qui voit se développer en parallèle web 2.0 et modes d’appropriation du web dans une perspective politique. Un chapitre entier est ainsi consacré au “tournant vidéo de l ‘internet militant”.
Il me semble que de nombreux croisement sont possibles avec les travaux en cours et les problématiques évoquées au sein du Lhivic, particulièrement en ce qui concerne l’étude des vidéos politiques, de leur diffusion sur le web et de leurs caractéristiques formelles. (”Depuis quelques années cependant, le film amateur de famille a réussi à conquérir une légitimité nouvelle dans le champ culturel et artistique à travers la valorisation esthétique d’une rhétorique du “mal fait”, ou d’une “réalisation intentionnelle avec une forme non-intentionnelle”, p.107).
Enfin, signalons que le Planet Histoire visuelle, mis en ligne depuis peu par André Gunthert est cité parmi les exemples de syndication sur le site internet mis en ligne au moment de la sortie de l’ouvrage (cf page « Syndiquez-vous ! Quelques expérimentations d’agrégation »).

Voir aussi à propos de cet ouvrage :
http://www.scienceshumaines.com/quand-internet-reinvente-le-politique_fr_21841.html
http://seminaire.iscra.fr/index.php?page=devenir-media
Signalons qu’ Olivier Blondeau est par ailleurs co-auteur, avec Florent Latrive, de l’ anthologie Libres enfants du savoir numérique.
Compléments de lecture :
http://blog.p2pfoundation.net/achieving-democratic-digital-power-through-design/2008/05/10
http://www.zephoria.org/thoughts/archives/2008/05/07/mobilizing_gene.html

Glossaire : premier pas

Après l’atelier d’hier, poursuivons ici la réflexion quant aux termes « contraintes et exceptions » proposés par Rémy au cours de son exposé et ouvrons ainsi le glossaire expérimental de l’atelier du Lhivic. Pour l’analyse de la « fiction de réel » Shoah, Rémy a dégagé des grandes tendances – les « contraintes » ou les « règles » – dans la construction de ce film ; grandes tendances discutées pourtant par des passages de films qui ne peuvent pas être décrits selon ces tendances – les « exceptions ». Au-delà des questions terminologiques, la discussion a porté sur les enjeux d’une telle forme de description d’un objet d’étude. S’il est important de dégager des tendances générales, il semble tout aussi important d’être très attentif à ces « exceptions », points de résistance qui permettent souvent d’accéder à la complexité de l’objet d’étude, jusque dans ses contradictions, significatives. Il est alors toujours très fécond de se demander en quoi ces passages constituent des « exceptions » aux « contraintes » et ce qui fait qu’ils ne correspondent pas aux grandes tendances. De même qu’il est fécond de revenir sur ces grandes tendances ou « contraintes » à la lumière de ce que ces « exceptions » dégagent.

 

Gaby d. et Audrey

Par Martine Robert

 

 

Je reviens ici sur ma présentation du 17 avril, pour préciser quelques points.

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Se souvenir d’un épisode de sa vie, c’est avoir à l’esprit des images de ce passé. Le souvenir peut surgir à l’occasion de données appartenant à d’autres sens que la vue, mais en lui-même, il consiste en images. L’expérience de la grive de Montboissier des Mémoires d’Outre-Tombe fait en cela écho à celle de la madeleine de La Recherche du temps perdu. « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. » (…) « Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit. ». [Un amour de Swann] « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel. » [Mémoires d’Outre-Tombe : Livre 3, Chapitre 1].

Ces images sont ce dont est fait notre passé, ce qui signifie aussi qu’elles sont constitutives de notre identité personnelle. Autrement dit quelqu’un qui perdrait l’ensemble des images qui sont ainsi en lui perdrait en même temps son passé, ce dont est faite sa vie, et, en définitive, ce qui constitue ce qu’il est.
Le passé de la subjectivité est donné immédiatement à travers ces images. Il passe aussi par la médiation du récit, pour soi, et pour les autres. Autant le récit peut être partagé autant les images que nous appelons ici images-sujet [Tristan Garcia, L’image, Éditions Atlande, 2007. p. 50, 51] ne le peuvent pas. L’image-sujet n’est pas simplement une image que j’ai dans la tête, c’est d’abord et avant tout une image qui est constitutive de soi. Que je perçoive ou que je me souvienne, il y a là quelque chose qui non seulement n’appartient qu’à moi, mais qui ne peut être distingué de moi.
Si mémoire et images, à un niveau immédiat, sont consubstantielles d’une part, et que la mémoire est rendue de manière médiate dans le récit d’autre part, le récit en image qu’est la bande dessinée semble pouvoir restituer la mémoire en rendant ce qui relève de la dimension immédiate de la mémoire, ce que ne fait pas le simple récit. Le pouvoir évocateur du verbe supplée ce manque dans les grands récits de la subjectivité : « … maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »
Le dessin rend possible ce que la photographie ne pourrait accomplir. D’abord parce que les moments de nos vies, ceux durant lesquels il se passe quelque chose, et aussi bien ceux durant lesquels il ne se passe pas grand-chose, ne sont pas susceptibles d’être véritablement documentés par des photographies. Ou bien j’ai pris la photographie, et en cela, je me suis pour une part extraite de ce que je vivais, ou bien quelqu’un d’autre a pris la photographie, et sa présence ne peut être sans incidence sur ma façon de vivre le moment. Autrement dit, et alors même que le numérique incite à une augmentation exponentielle du nombre de nos prises de vue, il demeure impossible de disposer, sous forme de photographies, des images qui sont celles de notre mémoire. La faculté de dessiner « de mémoire » permet d’avoir une représentation de ce qui a été vécu sans que l’on ait songé sur le moment à le représenter.
Fabrice Neaud fait de manière exemplaire de l’image, dans la bande dessinée, le moyen de partager ce qui pour une subjectivité est le plus intime, les images qui sont celles de la mémoire. La bande dessinée en effet est un « système » : chaque image prend sens dans son inscription au sein du récit et, au moins autant, de l’ensemble des autres images. De la même manière, l’image que délivre la mémoire s’inscrit elle aussi dans l’ensemble des autres images de cette mémoire avec lesquelles elles font sens.
Enfin a été soulevée la question du crédit à donner à l’entreprise autobiographique : Fabrice Neaud dit-il bien la vérité ? Sans doute la lecture d’un récit de forme autobiographique suppose-t-elle un exigence de sincérité de la part de l’auteur. Pourtant le lecteur qui se sentirait lésé en apprenant qu’Albertine n’a pas existé, bien qu’il y ait eu dans la vie de Marcel Proust un certain Albert, aurait sans doute manqué quelque chose. On ne lit, par ailleurs, pas Fabrice Neaud pour prendre connaissance des événements de sa vie. Pour dire les choses simplement, la vie de Fabrice Neaud n’intéresse absolument personne, seul compte son travail et sa faculté à rendre compte ou non des traits d’une existence dans sa dimension subjective. Le propre d’une oeuvre est de se suffire à elle-même.

 

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« Les Parisiens sous l’occupation »
photographies en couleurs d’André ZUCCA (1898-1973)
Exposition à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, jusqu’au 1er juillet 2008

 

Peut-on parler de la valeur-absolue historique d’une image comme on parle en mathématiques de la valeur absolue d’un nombre ? En mathématiques, celle-ci désigne la valeur numérique du nombre sans tenir compte de son signe ; autrement dit, à cette valeur absolue numérique vient s’ajouter un signe « plus » ou un signe « moins » selon l’usage qui en est fait dans une opération .
L’exposition, à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris, de plus de deux cents photographies en couleurs d’André Zucca, intitulée « Les Parisiens sous l’occupation », offre une bonne occasion d’en discuter. Il existe, en effet, un côté gigogne - et fascinant - dans ces photographies en ce qui concerne leur (r)apport à l’histoire, le titre de cette exposition renvoyant expressément à une période de l’histoire, et non des moindres.
Avant la deuxième guerre mondiale, André Zucca avait entamé une carrière de reporter-photographe, pour le journal Paris-Soir notamment. En 1941, il est « contracté » par les Allemands pour travailler dans leur magazine Signal et photographier Paris, désormais zone occupée. « En échange, il recevait une carte professionnelle, un Ausweiss et des rouleaux de pellicules en noir et blanc et couleurs pour son Rolleiflex et son Leica » [Jean BARONNET, préface de Jean-Pierre AZÉMA, Les Parisiens sous l’occupation – photographies d’André Zucca, Éditions Gallimard bibliothèques, Paris, 2008. p. 7]. André Zucca accède ainsi à du matériel photographique - denrée rare en cette période pour les photographes français - et au droit de photographier la capitale soumise à l’occupation militaire allemande, pour un magazine dont les attentes propagandistes sont claires. Il n’est pas si courant de voir des images de cette période, et encore moins en couleurs puisque précisément celle-ci se fait encore rare. Elles nous sont donc précieuses. Et l’on est naturellement plein d’attentes quant à leur dimension historique.

 

 

 

De quelle valeur historique peuvent, en effet, se prévaloir ces photographies ? Ou plutôt, de quelles valeurs historiques - au pluriel - peuvent-elles se prévaloir ? Elles peuvent, dans un premier temps prétendre à une valeur historique dite « documentaire », au sens classique du terme. Photographies de la capitale occupée, elles rendent compte - témoignent - d’une époque. Témoignages visuels d’une époque d’autant plus précieux que c’est une époque peu mise en images et de ce fait peu « vue ». Considérées à ce titre comme des documents, elles livrent des informations contenues dans leur cadre quant à cette période de l’histoire de Paris. Que nous transmettent alors ces photographies d’André Zucca ? Alors même que Paris est occupée, soumise à l’envahisseur allemand, en une situation historiquement répressive et difficile, ce que montrent ces photographies - et c’est tout de même une « surprise » - est un Paris plutôt paisible. Toutes ces photographies ont été prises en extérieur (pour des raisons techniques il est vrai, l’Agfacolor étant une pellicule de très faible sensibilité) et la plupart de ces images baigne dans une lumière dorée, chaude et douce. Les parisiens, quant à eux, sont essentiellement des passants : ils se promènent, circulent à vélo cheveux au vent, profitent des parcs ou des berges de la Seine, prennent des verres en terrasse,…

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“le Paris de Zucca est un Paris un peu vide mais serein, sans problème dirimant, quasiment hors du temps » souligne l’historien Jean-Pierre Azéma, dans sa préface au livre-catalogue qui accompagne cette exposition (p. 10) ; extrait reproduit dans l’exposition elle-même. « hors du temps », car ces images semblent fournir bien peu d’informations « historiques », contextualisées. Ou plutôt, elles semblent fournir bien peu d’informations historiques sur l’Occupation telle qu’on nous l’a racontée : pas d’images des queues de ravitaillement ; pas d’images qui trahiraient une quelconque pénurie ; sur deux photographies uniquement, des piétons passent, l’étoile jaune cousue au manteau, mais elle se remarque à peine ; pas d’images de brutalités militaires ou de violence de la part de soldats allemands envers la population ; pas d’images de soldats-vainqueurs et arrogants… Pas plus qu’il n’est question, dans ces photographies, de personnes insurgées, en résistance face à une situation répressive injuste, indésirée, indésirable.

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Cette « surprise » ou cet « étonnement » premiers trahissent le côté déceptif de cette exposition. Quelles sont ces attentes déçues ? Le sous-titre de l’exposition - « Les Parisiens sous l’occupation » - convoque assez naturellement les clichés multiples d’un Paris réprimé et/ou d’un Paris résistant. Or, ces photographies surprennent en ce qu’elles ne confirment en rien ces attentes. Ni dans leur esthétique : en couleurs, elles ne correspondent pas aux habituelles images historiques d’alors, encore majoritairement en noir et blanc, ce qui leur donne souvent un aspect plus dramatique. Ni dans l’image elle-même. Ces photographies ne confirment en rien le récit - y compris, et surtout, visuel - que l’histoire fait de cette période, qui dénonce essentiellement une situation insultante pour l’orgueil national en insistant sur la répression puis sur la résistance qui lui a fait héroïquement face. Non conformes à ce récit, à ces représentations, la valeur historique élémentaire de ces images ne permet effectivement pas de les confirmer ou de les alimenter. Dans cette sélection, les photographies d’André Zucca sont même à l’opposé des icônes qui permettent d’écrire l’histoire sous le mode de l’épopée et de la geste nationale. Ni oppression ni victimes ni résistance ni héroïsme dans ces images.
Présentées à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris, le coup est-il un peu rude ? Mais surtout, faut-il pour autant en conclure que parce que ces images ne confirment pas le récit historique attendu, elles n’auraient pas de valeur historique ? « Des photos de Zucca, il a été couramment dit qu’elles avaient une dimension documentaire incomparable. L’assertion vaudrait dans une large mesure pour les 10.600 négatifs en noir et blanc 6×6 pris dans Paris. Il en va différemment, selon moi, pour ces diapositives en couleurs qui reflètent certes le talent incontestable d’un grand professionnel, mais plus encore le regard et le plaisir de l’esthète privilégiant un Paris qui lui est propre » écrit l’historien Jean-Pierre Azéma (p. 11). Comment lire, pourtant, de l’histoire dans ces images ? Ou plutôt, comment lire - et construire - de l’histoire avec ces images ? Et comment réfléchir à la valeur historique de ces images avec d’autres grilles de lecture : à savoir, non seulement la phénoménologie de ces photographies (les gestes qu’elles traduisent de celui qui photographie) mais aussi leurs usages ?

 

Dans son livre Images malgré tout [Éditions de Minuit, collection “Paradoxe”, Paris, 2003], Georges DIDI-HUBERMAN analyse l’apport historique de quatre photographies de Sonderkommando quant à la seconde guerre mondiale. Il réaffirme, à l’occasion de ce texte - avec et à la suite d’autres chercheurs en sciences sociales et spécialistes des images - non seulement toute l’importance de l’image pour l’histoire mais surtout l’intérêt en histoire de la phénoménologie d’une image. Il écrit : « Lorsqu’on dit de la dernière photographie […] qu’elle est simplement « sans utilité » - historique, s’entend -, on oublie tout ce dont, phénoménologiquement, elle témoigne chez le photographe […]. Cette image est formellement à bout de souffle : pure « énonciation », pur geste, pur acte photographique sans visée (donc sans orientation, sans haut ni bas), elle nous donne accès à la condition d’urgence dans laquelle furent arrachés quatre lambeaux à l’enfer d’Auschwitz. Or, cette urgence fait aussi partie de l’histoire. » [J.C. Pressac, Auschwitz : Technique and Operation of the Gas Chamber, p. 422 et cité par Georges Didi-Huberman, p. 54] . Il poursuit, en s’appuyant sur son exemple, par cette invitation : « Regarder aujourd’hui ces images selon leur phénoménologie - fût-elle très lacunairement restituable -, c’est demander à l’historien un travail de critique visuelle auquel, je crois, il n’est pas souvent habitué. Ce travail exige un double rythme, une double dimension. Il faut, sur les images, resserrer le point de vue, ne rien omettre de toute la substance imageante […]. Symétriquement, il faut ouvrir le point de vue jusqu’à restituer aux images l’élément anthropologique qui les met en jeu. » (p. 57). Ainsi, il s’agirait ici de dégager une valeur historique aux photographies d’André Zucca en s’attardant sur le(s) geste(s) dont elles sont issues et qui transpire(nt) à travers elles. Autrement dit : de lire, dans les images elles-mêmes, le geste d’où proviennent ces images.

 

 

 

L’exposition présente assez peu d’images avec des soldats allemands et quand ils sont dans l’image, ils se fondent dans la foule des passants. On l’a dit, ces photographies surprennent dans un premier regard par l’apparente discrétion de l’histoire dans le cadre. De la part du photographe, montrer la vie tranquille de Français, assez peu concernés par les évènements politiques, pourtant extrêmes, et rendre, par ailleurs, naturelle une présence inopportune donne une autre valeur historique à ces images. L’occupant allemand n’est pas à proprement parlé absent de ces photographies mais ces soldats se fondent dans la foule et ressemblent à des passants - des parisiens ? - comme les autres. Leur présence s’inscrit dans la banalité quotidienne et paisible de ces images, ils se fondent dans Paris alors même que ce quotidien a été depuis reconnu (et raconté comme) exceptionnel et radical. Quelques photographies, très peu nombreuses, montrent des colonnes de soldats allemands lors de défilé militaire mais ils ressemblent davantage à des exercices de style et ces photographies ne montrent pas d’interactions avec les habitants de Paris. La présence militaire allemande semble normale. Compte-tenu de ce que l’on connaît par ailleurs de cette période historique et des violences qui l’ont marquée, ces photographies donnent aujourd’hui le sentiment d’un nettoyage du cadre, qui maintient dans le hors-champ, les autres éléments - répressifs - de cette période historique.


 

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Bien peu de photographies montrent des drapeaux de l’occupant. La photographie de la rue de Rivoli avec les étendards, très reproduite dans les articles de presse qui rendent compte de cette exposition, est assez seule dans l’exposition. Ces traces franches d’une histoire tranchée, radicale sont extrêmement ténues. La grande Histoire est très discrète. Nous ne sommes ni sur les barricades ni sur le champ de bataille ni face à une poignée de mains inédite d’hommes « puissants ». Les soldats appartiennent au paysage, passants comme les autres. L’histoire est bien petite et rampe à l’échelle de la fourmilière. Les images ne sont de leur côté ni des icônes, ni des images-évènements, ni de ces images qui écrivent l’épopée.
On explique ce sentiment d’une discrétion de l’Histoire par le fait qu’André Zucca prenait ces clichés pour la propagande allemande. On aimerait croire qu’il photographiait « par omission » et « ne devait montrer que ce que l’occupant voulait qu’on montre », comme l’écrit Louis Mesplé mais le statut de ces images invite à y réfléchir par deux fois car ce qu’on nous dit de leur statut est très ambigu, bien flou. Leur rôle dans Signal et l’usage de ces photographies à l’époque n’est pas clair du tout et est présenté de façon très confuse dans l’exposition. Jean Baronnet, commissaire, écrit, en effet, que ces photographies « en couleurs […] ne seront pas publiées dans Signal » (p. 14). Jean-Pierre Azéma, de son côté, précise que le matériel couleur auquel le photographe avait accès parce qu’il était correspondant pour Signal lui était donné pour lui-même, pour faire des expérimentations libres (p. 7). Autrement dit, le choix des sujets et des prises de vue ne dépendaient vraisemblablement pas seulement d’une question de droit de regard des Allemands sur les images. Cette réserve du photographe dans ses images ne provient sans doute pas seulement de ce qu’il était volontairement soumis et « partenaire » de l’ennemi ou de sa participation active à sa propagande. Non publiées, ces photographies engagent plutôt à voir un geste volontaire du photographe et la valeur historique de ces images pourrait alors résider dans ce geste de l’indifférent. Le geste du photographe rejoindrait ainsi la désinvolture - apparente et construite par ces images - de ceux qu’il cadre. Ces images raconteraient aussi le geste d’un photographe qui fait des « photos plaisantes », d’un photographe qui préfère essayer une nouvelle technique photographique (les fameuse pellicules couleur Agfacolor), recevoir du matériel photographique et pouvoir continuer de faire - tranquillement - ce qu’il aime, à savoir continuer de faire des photographies.

 

 

Et cette attitude - un peu floue, assez pâle - du photographe est redoublée par la construction de l’exposition. Car ces photographies sont présentées, à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris, sous l’angle de l’artiste et de leur qualité formelle inédite. « En bon reporter-photographe, [André Zucca] accumula les instantanés en noir et blanc, balayant Paris sous presque toutes les coutures. La couleur, c’est plutôt en esthète qu’il en joua, pour rendre la Stimmung (terme intraduisible, disons « l’atmosphère ») d’une ville dont le charme lui paraissait presque intact, malgré - ou avec - la présence de l’occupant. » (p. 7) ; ou encore, « ces diapositives en couleurs […] reflètent certes le talent incontestable d’un grand professionnel, mais plus encore le regard et le plaisir de l’esthète privilégiant un Paris qui lui est propre. Et si cet ouvrage a un mérite, c’est bien de nous restituer, dans tout l’éclat des couleurs, un document à cet égard sans égal », écrit l’historien Jean-Pierre Azéma (p. 11). Jean Baronnet, de son côté, précise : « Avec ces photos en couleurs qui ne seront pas publiées dans Signal, Zucca se joue des difficultés techniques ; l’Agfacolor inversible qu’il utilise a été créée en 1939 ; cette pellicule est fondamentalement différente de la pellicule Agfacolor utilisée dans le tournage des films allemands tels que La Ville dorée ou Münchhausen. » (p. 14). André Zucca rejoindrait, en effet, ces figures de photographe assez bohème, plutôt artiste. Et ses photographies sont exposées au nom de leurs qualités esthétique et technique. À ce titre, les cartels de présentation dans l’exposition insistent sur la rareté des photographies couleur à l’époque et sur la qualité du travail récent de restauration de ces images et de leurs couleurs originales, tous deux qualifiés de véritables prouesses techniques.

 

Car, quand bien même ces photographies seraient remarquables dans ce qu’elles trahissent d’indifférence à une situation historique difficile, une autre dimension de la valeur historique attribuable à ces photographies se dessine ici : leur valeur d’usage. Quel est l’usage fait effectivement de ces photographies dans cette exposition ? Celle-ci se présente, par sa scénographie, et avant toute chose, sous la forme d’une grande balade dans - certains - quartiers de Paris, dont le centre névralgique serait la place de la Concorde. On retrouve cette présentation ordonnée des photographies dans les sections du livre-catalogue qui l’accompagne :
- La Concorde, les Champs-Élysées, Luna-Park à la porte Maillot, le bois de Boulogne, les courses à Auteuil.
- La Concorde, Madeleine, Opéra, les boulevards jusqu’à République.
- La Concorde, la Seine et ses rives droite et gauche, le quartier latin, le Trocadéro.
- La Concorde, les Tuileries, la rue de Rivoli, les Halles, le Marais, le gare de Lyon, Bastille, Vincennes et la Foire du Trône.
- La Concorde, Saint-Lazare, la place et le boulevard de Clichy, Montmartre, les puces de Saint-Ouen, Belleville et Ménilmontant.
C’est à une flânerie dans les quartiers parisiens que prétend donc inviter cette exposition. La figure du flâneur, du promeneur dans Paris, est d’ailleurs explicitement convoquée par Jean-Pierre Azéma au début de son texte de préface (p. 5) ou dans le texte d’introduction de Jean Baronnet (p. 13). Une forme de double-jeu de figures est ainsi activé : la figure du passant pour les sujets photographiés et celle du flâneur pour le sujet photographiant.
Par ailleurs, les cartels de l’exposition rappellent explicitement qu’André Zucca utilisait deux appareils photo : un Rollefleix pour le noir et blanc, format 6×6 et avec lequel il avait déjà fait de nombreux voyages - et reportages - autour du monde ; et un Leica format 24×36, chargé avec les fameuses pellicules couleur Agfacolor. Pourtant quasiment aucune de ces photographies noir et blanc n’est montrée dans l’exposition. Les quelques-unes qui figurent dans l’exposition et dans les textes d’ouverture du livre-catalogue semblent surtout agrémenter la préface de Jean-Pierre Azéma et l’introduction de Jean Baronnet dans leur présentation du parcours du photographe. Très peu de ces quelques photographies noir et blanc concerne la période de l’occupation : ce sont surtout des photographies de voyages ou de traditions (la Baie d’Along, Venise, la curée en Normandie…) ; certaines permettent essentiellement de montrer comment le boîtier couleurs « doublait » le boîtier noir et blanc (p. 12 à 14). On aurait pourtant bien aimé voir ces photographies noir et blanc - dont le statut de photographies publiées dans Signal est pour le coup avéré et clair - en contrepoint de cette sélection de photographies couleur.
Dans l’ensemble, ces photographies couleurs ne sont donc que très faiblement contextualisées, alors même qu’il a été remarqué que les signes d’une époque historique particulière n’étaient que très discrets dans les images elles-mêmes. Les cartels de l’exposition reprennent littéralement les textes du livre-catalogue, qui n’insistent pas eux-mêmes sur la relation de ces images avec leur contexte historique. Manifeste, cette absence de contextualisation historique confirme les choix scénographiques des organisateurs qui ne souhaitent visiblement pas insister sur la valeur historique élémentaire dont pourraient se prévaloir ces images. L’usage de ces photographies pour cette exposition redouble ici le geste « indifférent » du photographe.

 

 

D’autant plus que cette sélection de photographies d’André Zucca, telle qu’elle est présentée à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris, confirme une certaine image de Paris et, derrière la capitale, de la France probablement. L’intérêt de ces photographies, nous dit-on, est d’abord esthétique et concernerait avant tout les Parisiens, comme le sous-titre - « Les Parisiens sous l’Occupation » - le rappelle. Or, ce Paris et ces Parisiens ressemblent terriblement à ce Paris de cette France remobilisée dans certains films à succès et récents que sont Les Choristes, Amélie Poulain ou Le Secret, par exemple. L’exposition joue en effet sur le registre très nostalgique d’une esthétique rétro dont ce choix de photographies affiche les accessoires indispensables : vélos, sacoches de cuir, chapeaux (borsalino à la Humphrey Bogard pour les hommes, cette élégance vestimentaire des femmes…), semelles de bois et godillots…, cette France qui savait écrire et ne faisait pas de fautes d’orthographe, cette France d’un temps où régnait l’autorité, la France de Guignol.

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Cette sélection de photographie construit et confirme une image de la France pour laquelle - paradoxalement ? - le mot « patrie » avait du sens et dans laquelle chacun était à sa place. Une France dans laquelle les pauvres sont de bons bougres et le petit peuple « fait joli » - comme dans cette photographie (assez seule) d’un mendiant mais qui tend un magnifique bouquet de fleurs - et les fillettes affichent un sourire édenté de bon aloi. Cette exposition confirme massivement ce cliché d’une France repliée sur soi, figée dans le temps comme dans l’espace ; on pourrait même aller jusqu’à dire, de cette France avant-guerre, si belle, cette France de l’entre-soi aux valeurs coloniales (r)assurées. Toute la scénographie de l’exposition participe à construire et à remotiver cette image de Paris avec - et vue leur utilisation - les photographies couleur d’André Zucca, en jouant explicitement la carte de la nostalgie. Des affiches de films d’alors sont affichées au mur, en forme de complément - contrepoint ? - ainsi qu’un plan de métro d’époque quand d’autres contrechamp ne figurent pas, eux, dans l’exposition. Une ambiance de nostalgie du « bon vieux temps », en somme, se dégage de cette exposition. Montmartre serait encore le gardien de cette image d’épinal : un Paris où il ferait à peu près toujours beau (baigné dans cette douce lumière des fins d’après-midi) et où il ferait bon vivre. Les photographies ressemblent alors à de jolies cartes postales. Et certains visiteurs ne s’y trompent pas, quand à l’aune d’un « c’est où celle-là ? », ils enclenchent fébrilement leurs souvenirs : « les tractions ? ah oui, c’étaient tout de même de sacrées voitures ! La voiture des officiels de l’époque ! Quand j’ai eu moi-même l’occasion de… etc etc». Le livre-catalogue n’est d’ailleurs pas rangé au rayon histoire ni photographie dans les librairies mais plutôt au rayon Paris : il vend parfaitement l’image très construite de ce qu’est le cliché parisien.

 

Que dire alors de cet usage des photographies d’André Zucca ? Et quelle(s) valeur(s) historique(s) leur ajoute-t-il ? Le projet de l’exposition, tel qu’il nous est proposé, semble être d’abord construit autour du désir de présenter un regard particulier, un regard artistique en somme, au moment-même où la couleur prenait sa place en photographie. Cette sélection de photographies pose alors doublement question. D’une part, on peut se demander de quel regard personnel relève ces images quand l’ensemble choisi confirme avant tout une image très stéréotypée, très attendue de Paris. D’autre part, et beaucoup plus sérieusement, s’interroger sur la faiblesse d’un tel projet face à un tel corpus de photographies. C’est manquer, en effet, de beaucoup d’ambition que de présenter ces images uniquement sous l’angle d’un regard de photographe « intéressant » : le projet étant tout de même assez faible, l’exposition semble, au fond, assez bâclée. Cette façon de présenter ces photographies en devient même tendancieuse dans la mesure où l’usage qu’elle invite ses visiteurs à faire de ces images est très téléguidé et bien pauvre : à savoir, mobiliser la nostalgie d’un Paris idéalisé qui n’est plus, quitte alors à faire abstraction de ce qui pourrait - et devrait - déranger et fait désordre. Car, cette jolie France, ce cliché n’existe qu’en faisant abstraction, précisément, de ce que l’occupation allemande piétinait. Abstraction ou « indifférence » dans l’attitude du photographe : il choisit de collaborer avec l’ennemi pour continuer de faire ce qu’il aime (à ce titre, Jean-Pierre Azéma qui choisit la jolie photographie de la femme d’André Zucca comme métaphore de son attitude et de ses choix sous l’occupation est tout à fait convaincante) et choisit de laisser en hors-champ un implicite historique problématique. Abstraction ou « indifférence » dans l’attitude des organisateurs de l’exposition qui insistent sur les prouesses techniques et la dimension esthétique de ces images et participent dans leur choix à une représentation “clichéïque” de Paris pendant cette période. Comme si on voulait nous faire croire à ces regards qui voient sans que cela ne les regarde.

 

 

 

Mais reprenons : quand bien même ces images ne confirment pas le récit historique ni l’image attendus de cette période, qu’en disent-elles, au-delà, et en plus, de toutes ces « indifférences » ? « Les Parisiens sous l’occupation » montre des Parisiens déambulant dans leur ville quotidienne, alors même que la capitale française était sous la coupe des Allemands. Certaines photographies sont alors tout particulièrement troublantes et si leur ambiguïté peut mettre mal à l’aise, elle est aussi riche d’informations historiques. Quelques photographies d’André Zucca cadrent, par exemple, des affiches de propagande allemande. L’une des plus spectaculaires revient sur le bombardement de Rouen par les Anglais, en avril 1944. Cet épisode, qui s’inscrit dans le mouvement de Libération de la France, est repris ici par les Allemands à contre-courant de l’histoire officielle française puisque les Anglais sont représentés comme les ennemis-envahisseurs de la France. Or cette affiche de propagande allemande, naturellement anti-anglaise, convoque la figure historique héroïque - et ô combien nationale - de Jeanne d’Arc en un renversement des références historiques auquel contribue activement l’image.

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C’est l’inconfort ou le malaise que génèrent alors ces photographies : non pas parce qu’elles ne sont pas contextualisées ni seulement parce qu’elles renvoient à une image de Paris assez proche de la taxidermie, mais bien plutôt dans le rapport créé - par cette sélection de photographies - entre les affiches et les passants. Dans une exposition consacrée à la propagande allemande pendant la seconde guerre mondiale et regroupées ensemble, ces photographies d’affiches allemandes viendraient confirmer la lecture traditionnelle de ce pan d’histoire. Montrées dans un cadre plus quotidien et dans leur usage d’alors, elles dérangent, ne mettent pas très à l’aise et réinstallent le doute : que faisaient les Français, les Parisiens, de ces affiches qui les entouraient ? Que pensaient-ils de ces images placardées dans leur ville ? En partageaient-ils le message ? Les voyaient-ils ? Les voyaient-ils sans pour autant savoir qu’en faire ? Faisaient-ils semblant de ne pas voir ? S’en moquaient-ils ? S’en indignaient-ils ? Que pensaient-ils de cet écrasement des perspectives historiques ? Quelles relations s’établissait-il donc entre ces images riches d’implicites historiques et leur contemporanéïté ? Cette affiche démontre parfaitement les « jeux » avec les récits historiques - tous les coups sont donc permis quand il s’agit de propagande ? - et le rôle actif qui revient aux images dans ces ambiguïtés narratives ; la photographie de cette affiche par André Zucca nous laissant en héritage - et en un second niveau de lecture - une image témoin des renversements possibles des récits historiques, des espaces d’ambiguïtés qu’ils peuvent être et à la construction desquels contribuent les images.
Autre exemple de ces ambiguïtés - ou « palimpsestes » - visuels : cette photographie du dos d’un camion militaire sous la neige sur le cours de Vincennes.

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Le récit historique raconté sur cette période engage à recevoir cette photographie d’un camion militaire - intrus - dans la ville parisienne comme un camion ennemi donc, pour le visiteur de l’exposition d’aujourd’hui (construit par ce récit historique), un camion de l’occupant : un camion allemand. Or la légende précise:

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Pour qui, ce camion - qui visuellement renvoie à une figure ennemie - veut-il dire que l’Américain est alors un ennemi de la patrie, celui qui dérange cette « belle tranquillité sereine » parisienne ? Dès lors, d’une part, on rejoint les thèses selon lesquelles des éléments extérieurs à l’image en conditionnent la réception et l’interprétation. Une information extérieure, complètement virtuelle, modifierait, en effet, les conditions de réception et de lecture d’une image, via la construction d’un contrat de lecture – billet “Raconter des histoires avec des images ” par André GUNTHERT – par quelque chose qui n’est pas dans les images. Et, d’autre part, on peut poser la nécessité de questionner l’intérêt de ces ambiguïtés pour l’écriture des récits historiques. À ce titre, l’exposition des photographies d’André Zucca, telle qu’elle a été conçue, se révèle particulièrement riche, cet ensemble de photographies renversant nombre de représentations, les diluant même pourrait-on dire. Ambiguïté de la situation d’occupation qui semble pouvoir se fondre dans le quotidien des Parisiens d’alors (les soldats allemands deviennent des passants comme les autres ; les difficultés de vivre sont atténuées voire invisibles et passent presque inaperçues comme dans cette photographie d’un homme qui tire une charrette,

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derrière lui mais sur laquelle sont entassés les restes de sa maison après un bombardement) ; ambiguïté dans l’usage fait aujourd’hui de ces photographies par ceux qui les exposent ; ambiguïté dans leur réception par ceux qui vont les voir.
Tout contribue ici à des déplacements. Les photographies donnent ce sentiment d’une France qui acquiesce, dit oui, collabore et accepte, par commodité, comme le photographe accepte le poste à Signal pour pouvoir continuer de faire des images. La construction de l’exposition redouble ce geste de par son usage des photographies d’André Zucca. À plus d’un titre, ces photographies sont des images de vaincus, des images de l’échec, sans pour autant répondre aux figures visuelles attendues de la victime ; des images de la soumission acceptée, volontaire et non des images de révoltés. Non seulement, elles contredisent l’image que la France aime à défendre d’elle-même mais, en plus, elles embarrassent par les ambiguïtés multiples qui s’en dégagent, jusqu’à l’écrasement - visuel, par les représentations - d’évènements ou de références historiques. Et ce malaise est encore redoublé par la réception, aujourd’hui, de cette exposition. On peut, en effet, s’indigner et répondre à cette indignation par la courageuse décision de la censure - « Cachez ce sein que je ne saurais voir ». C’est pourtant dans les yeux qu’il faudrait sans aucun doute regarder ces images ; dans le cadre et dans ce qu’on en fait aujourd’hui : pour ce qu’elles disent et traduisent - la présence bien discrète des représentations historiques attendues - et la présence d’une autre histoire trouble, ambiguë. Et comment ces représentations visuelles qu’on en construit (images, gestes et usages) participent activement au récit historique qui en est fait. De quoi s’indigne-t-on ? De l’épuration du cadre (quand la mémoire collective a retenu d’abord le hors-champ de ces photos à savoir la répression de l’occupant, les rationnements…) ? L’usage désinvolte de ces images par les organisateurs de l’exposition ? Cette esthétique cliché de Paris associée à ce nettoyage du cadre ? Tout discute ce postulat d’une France humaniste, aux valeurs humaines assurées dont le modèle est cette Résistance tant glorifiée, digne héritière de la Révolution, une France dans la plénitude de ses Lumières. Mais il n’y a pas que cela dans notre histoire. Et en cela, l’exposition, telle qu’elle est présentée, nous en dit long aussi sur notre temps historique contemporain : puisque ces mécanismes du « rien voir », de n’être regardé par rien semblent mimétiquement se remettre en place. Elle en dit long enfin sur notre rapport aux images : ces photographies permettent de questionner l’histoire que l’on est prêt à écrire et à conserver ; et permettent, tout autant, de se demander quelles attention et responsabilité est-on prêt à porter aux questions actuelles. Autrement dit, qui ou que voit-on aujourd’hui se fondre dans le cadre sans considérer que cela nous regarde ; qu’est-ce qui est laissé dans le hors-champ ; et sur quelles ambiguïtés acceptons-nous de nous construire ?

 

Ainsi, il semble intéressant de parler de valeur-absolue historique pour les images. À ce titre, l’exposition à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, « Les Parisiens sous l’occupation », est exemplaire. Cette « valeur-absolue historique » serait précisément ce qui en permettrait des usages différents - voire opposés -, volontaires ou négligés dans les récits et représentations historiques qui sont construits. L’image, comme n’importe quelle source, mérite d’être précis avec elle et sans la reléguer au seul rang d’illustration ou de décorum - n’en déplaise aux essentialistes -, elle ne tient pas seule mais dans les fils de discours, des usages voire des montages dans lesquels on lui fait prendre place. Dès lors, se confronter à ses ambiguïtés permet sans aucun doute d’enrichir le récit de l’histoire. Et sa valeur absolue renverrait à la responsabilité de chacun dans l’usage - la lecture ou la production - qu’on peut faire d’une image.
Audrey Leblanc

 

Pour en lire davantage, un lien qui compile les articles à ce sujet :
http://news.google.com/news?hl=fr&client=firefox-a&rls=org.mozilla:fr:official&hs=HUc&lr=&ie=UTF-8&resnum=4&ct=title&ncl=1225136534
http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/04/23/687-le-mensonge-d-un-artisan
http://www.sfp.asso.fr/vitevu/index.php/2008/04/24/238-voir-ne-pas-voir-loccupation

Et alors ?

Lors de son dernier séminaire à l’EHESS, André Gunthert a abattu le quatrième mur de l’histoire visuelle. Il l’a rendue au réel, en la faisant descendre du ciel des idées à la salle du séminaire. Pour être plus précis, il a pris acte du fait que la discussion, pardon, la construction du champ des études visuelles, telle qu’elle s’est développée, depuis un siècle - de Walter Benjamin à Rosalind Krauss -autour de la question du lien au réel,  a empêché de s’intéresser à son objet véritable : la photographie. Ce refus de penser à partir des schèmes imposés par la discipline n’est pas une nouveauté (il n’est qu’à se rappeler les réflexions sur le pré philosophique chez Deleuze, Merleau-Ponty, etc.), mais l’effort est particulièrement salutaire et éclairant dans le domaine de la photographie, où les tendances aux théorisations abstraites sont particulièrement fortes. Bref, au bout d’un exposé, faussement improvisé de plus de trois heures, ouvert sur l’idée que l’histoire est une pragmatique, il est arrivé à poser l’impérative nécessité de lier les écrits portant sur les études photographiques aux pratiques et aux techniques photographiques. Il a effectué une opération de déhiérarchisation en rappelant que l’on est actuellement incapable de concevoir ne serait-ce qu’une introduction à une pensée cohérente de la chronologie des évolutions techniques autours des images au vingtième siècle (qu’elles soient en mouvement ou non importe peu ici).  Il s’agit alors de définitivement tourner le dos, aux questions philosophiques sur l’ontologie de l’image photographique, cesser de s’interroger sans fin sur le rapport indiciel au réel, que dans tous les cas, la photographie numérique oblige à dépasser (l’image étant le résultat d’un calcul). Le plus intéressant réside dans le fait qu’André Gunthert disqualifie de manière salutaire tous les discours théoritico-théoriques, cette masse documentaire d’écrits qui pensent sur les écrits sans plus jamais se référer aux images. Cela me rappelle un séminaire d’esthétique que j’ai suivi à la Sorbonne. Christophe Genin, nous enseignait une méthode singulière afin d’appréhender les œuvres d’art et les discours qui portaient sur elles. Il résumait souvent la pensée d’un auteur à grand renfort de métaphores, avant de s’immobiliser, comme pétrifié et d’adresser aux étudiants un toujours glaçant « Et alors ? » (en anglais, je propose la traduction suivante : « So what ? »). Il s’agissait de ce que je nommerai une clef de recoupement, qui nous permettait alors de mesurer l’abime existant entre l’objet d’art et le discours porté sur lui. On pouvait ainsi détecter l’insondable fatuité de certains textes dont les formules alambiquées, les néologismes brillants et les concepts toujours post-quelque chose, nous avaient dans un premier temps impressionné. Ce professeur développait une conception ontologique de l’art et cette méthode était également utilisée, par lui, dans le but de disqualifier ce qui relevait plus du « tout culturel » que de l’Art (il visait principalement l’art conceptuel). Le fait est que sa méthode, semble pouvoir être utilisée avec une efficacité ravageuse afin d’étudier tout texte qui porte sur l’histoire visuelle. Et alors ?

ARTIUM d’Àlaba. Vitòria-Gasteiz.©Gert Voor in’t Holt.
WANG Qingsong
Follow Me 2003

The disciple asked the master:

-”What is true master?”

-”Everyday life”

-”In everyday life” said the disappointed disciple,”we see only, common, day-to-day life, but the truth cannot be seen anywhere”

-”The difference”, replied the master, “is that some see it and others do not”.

Chinese legend

Alors, si vous avez l’occasion d’aller à Barcelone jusqu’au 25 mai , ne ratez pas la merveilleuse exhibition Zhù Yi, (en française: attention)

150 photos, un accrochage exemplaire, des vidéos, bref, vraiment la peine.

pour plus de détails:

http://www.bcn.es/virreinaexposicions/english/02080221.htm

asas vs pixels

Remember the first time you saw the Instituto del Mundo Arabe, beautiful building, where diaphragms open & close depending on how much light there is.

Today we can have the pixel version.

Flare is a modular, visual facade system that is able to simulate a pixel-based hull for any building or wall surface. Like a dynamic membrane, it allows a building to express, communicate & interact with its environment. The Flare system consists of several tiltable metal flake bodies supplemented by individually controllable pneumatic cylinders. Each stainless steel flake reflects the bright sky or sunlight when in vertical stand-by position. When the flake is tilted downwards pneumatic piston, its face is shaded from the sky light & appears as a dark pixel.

Just another concrete demonstration of how things change, in every one of all different disciplines.

Petit compte rendu.

Beaucoup de monde. Beaucoup de merchandising. Beaucoup de pub. Beaucoup de jeunes.

Maintenant on peut lire et regarder sur leur site presque toutes les présentations de la journée en vidéo : http://jnum08.parisdescartes.fr/

Autres liens à retenir et qui méritent d’être partagés:

1. http://www.cerimes.education.fr/index.php?page=fiches

Centre de ressources et d’information sur les multimédias pour l’enseignement supérieur, où vous pouvez visionner par exemple « InfraBlues + Chaud Devant » et vous régaler à voir comment une caméra infrarouge est faite et quelle sorte d’images elle peut faire (ne pas rater la fin).

2. http://www.fing.org/ fondation internent nouvelle génération, très intéressant, il y aura des réunions bientôt.

A propos de la Fing : « Créée en 2000, la Fondation Internet Nouvelle Génération est un réseau, un lieu d’échange et d’émergence d’idées nouvelles, un veilleur, un lieu de valorisation. Sa mission est de faire de la France, en Europe, le creuset d’une dynamique d’innovation numérique au service de la performance économique et du développement humain. Cette ambition s’exprime au travers de quatre objectifs : Mobiliser les acteurs autour des cycles technologiques à venir, Intervenir dans les nouveaux débats éthiques et sociétaux, Jouer un rôle décisif dans l’émergence d’idées et de projets innovants, Encourager l’appropriation de l’innovation et les partenariats. La Fing organise son action autour de trois grands axes :

Sa publication en ligne Internet Actu (www.internetactu.net ) est lue par 70 000 professionnels. Son rendez-vous annuel, ProspecTIC (www.fing.org/prospectic ), vise à rendre accessible l’état de la prospective technologique aux décideurs et relais d’opinion. Et ces programmes d’action. Trois programmes d’action sont engagés : “Villes 2.0″ (www.villes2.fr ), “Identités actives” (www.identitesactives.net ) et “Plus longue la vie”. La détection, la valorisation et la mise en réseau de projets innovants, au travers des programmes d’action, ainsi que des manifestations de référence que sont le Carrefour des Possibles (www.carrefourdespossibles.org ) et Mobile Monday (www.mobilemondayfrance.org ).

3. http://www.canal-u.tv/ la vidéothèque numérique de l’enseignement supérieur.

4. http://www.prometheanworld.com/fr/

« Promethean, seul fabricant européen de tableaux blancs interactifs, a ses racines dans le monde de l’éducation. Créée par des enseignants, la société travaille depuis plus de 10 ans en collaboration avec des enseignants du monde entier pour écouter, comprendre, analyser leurs attentes et ainsi proposer des solutions matérielles et logicielles dédiées à l’éducation. »

Très intéressant surtout pour des petits. http://www.prometheanworld.com/fr/server/show/nav.2604

http://moodle.org/index.php?lang=fr

Plateforme d’enseignement qui permet de diffuser vos cours et ressources en ligne, créer un parcours pédagogique. Moodle est une plate-forme open-source riche d’une communauté mondiale très active, tant au plan des utilisateurs que des développeurs. Il y aura bientôt, pour ce qui ont envie, le 28, 29 et 30 Mai à l’école vétérinaire de Nantes un MoodleMoot, c’est-à-dire la conférence annuelle des utilisateurs francophones de la plateforme Moodle d’apprentissage en ligne. Pour sa quatrième édition, le Moodlemoot aura lieu à http://moodlemoot2008.vet-nantes.fr/moodle/index.php

Et puis Sophie Mahéo a présenté de manière très informelle Elgg. Ce logiciel libre permet de mettre en place une plate-forme de création et de gestion de blogs. Par exemple René D Blogs, fondé sur le logiciel Elgg, est le réseau social qui porte notamment les blogs (individuels et collectifs) de l’Université Paris Descartes. Toute personne de l’Université dispose d’office d’un blog inclu dans un espace individuel, accessible grâce à son identifiant intranet. Elle pourra, en outre, créer une ou plusieurs planètes (autour de thématiques, centres d’intérêt donnés), chacune d’elles avec son espace propre de communication. Le logiciel Elgg a été pensé et conçu (en mars 2004) dans le but de combiner les principes du blog et l’Eportfolio dans le cadre d’un réseau d’apprentissage social : promouvoir l’apprentissage par le partage de savoirs, de connaissances, d’expériences, par l’échange de ressources (textes, images, fichiers audio, vidéos), par les publications de réflexions, les conversations, le travail en communautés définies autour d’intérêts similaires, le jeu dynamique des interactions entre les sites webs personnels. Elgg encourage ainsi le processus d’apprentissage basé sur la réflexion et l’expression créative personnelles, les communications informelles et l’évaluation par les pairs, indépendamment d’une autorité enseignante hiérarchique (la voie de l’enseignant pèse autant et pas davantage que celle d’un autre apprenant). Elgg propose un espace plus “public” qu’une plateforme d’enseignement, que les apprenants peuvent s’approprier en toute liberté, sans le contrôle institutionnel, ni celui de l’enseignant. Ils peuvent ainsi enrichir leur espace d’apprentissage personnel et mener des échanges avec les communautés d’apprenants au de-là et en dehors d’une période et d’un cadre scolaires.

Dans le réseau social d’Elgg : Chacun peut définir l’ensemble de ses “amis”
Les amis sont d’autres utilisateurs avec lesquels il peut tisser des liens informels privilégiés. Chacun peut aussi demander à “être ami” de quelqu’un d’autre. Chacun peut définir, parmi ses amis, un ou plusieurs “groupes”, dans le but de partager spécifiquement des fichiers ou des billets de blogs avec eux (avec donc, des conditions spécifiques d’accès). Chacun peut créer des “communautés”. La communauté se définit autour d’une thématique propre. Une fois créée, la communauté est équipée d’un espace de travail (répertoire de ressources) et d’un blog propre (constituant ainsi un espace collaboratif apparenté à un wiki), avec un flux RSS et des droits d’accès. Chacun peut devenir membre de planètes (communautés) déjà créées.

Pour finir, parmi les choses plus drôles de cette journée, même là bas, sur place et pendant que les exposées avaient lieux dans les amphis, on pouvais aussi assister à la Journée Numérique sur Second Life !

Alors que l’heure d’ouvrir le blog de l’atelier des étudiants du Laboratoire d’Histoire Visuelle Contemporaine de l’EHESS approche une question revient sans cesse à mon esprit. Il semble qu’elle mérite d’être exposée ici, car l’objet même de ce site est de se poser – entre nous, avec les autres- des questions de méthode. L’interrogation est donc la suivante : comment et pourquoi écrire alors que nous étudions des images? Question matricielle, presque ontologique pour nous et en même temps si quotidienne et presque banale. On essayera donc dans un premier temps de la prendre à revers : comment parler des images sans écrire ? A cette question Christian Delage apportait une réponse dès 2004, alors qu’il expliquait la démarche qu’il avait suivi lors de la réalisation du film Les voyages du Maréchal Pétain.
« Le pari adopté ici est d’offrir sous la forme d’un film de montage, obéissant aux lois du genre, une analyse historique telle que les historiens la conçoivent : décryptage et critiques des sources (…) confrontation avec d’autres documents (…) montage. (…) Plutôt que d’adopter le parti pris classique des historiens – livre, article ou thèse, un discours écrit- nous avons tenté d’utiliser directement l’image, et donc un support filmique. Bref, d’expliquer l’histoire en images par l’image »

Christian Delage, Vincent Guigueno, L’historien et le film, Gallimard, 2004, p. 130 

Dans la même optique, André Gunthert, dans la très récente – 6 mars 2008- présentation programmatique du séminaire qu’il tient chaque jeudi à l’INHA, rendait compte de sa vision des évolutions de la blogosphère développant l’idée de la généralisation d’une « communication par l’image ». Il relève depuis quelques mois une iconisation des échanges sur le net à travers la prise d’importance sur les textes, de nouvelles formes visuelles telles que les smiley, les photographies et les vidéos et ce à travers diverses interfaces : blogs, Facebook, forum, etc. Le constat est le même, les nouvelles technologies permettent de penser les images en images. Le plus étant, que si le cinéma restait généralement très cher à produire, le numérique et les blogs ont mis ces pratiques à la portée d’un nombre beaucoup plus grand de personnes (on n’oublie pas pour autant les frontières symbolique). En effet, la création d’un blog est gratuite, tout comme l’hébergement des vidéos et des photographies sur Internet. Un appareil photographique numérique peut coûter moins de 150 euros, une caméra moins de 350 et un ordinateur avec un logiciel de montage de base moins de 500 euros.
  Dans mes pratiques associatives, j’ai expérimenté ces nouvelles techniques. Ainsi, début février 2008 avec quelques amis dont Fanny Lautissier (et moins de 3000 euros de budget), que nous avons couvert un festival de cinéma, le Cinéduc, pendant deux semaines par le biais d’un blog sur lequel la primauté était donnée aux images en mouvement. Concrètement deux vidéos de trois à sept minutes étaient diffusées quotidiennement (sur le blog par le biais de Dailymotion) afin de rendre compte de l’évènement dans toute sa diversité (ateliers jeune public, intervention d’universitaires, de critiques, cartes blanches, etc.). Le problème auquel répondait ce projet est exactement celui auquel est confronté ce billet ! Pourquoi continuer d’écrire – ici sans aucune illustration-, alors que l’on s’interroge sur les images et que le média sur lequel nous travaillons permet d’utiliser les images aisément (le blog permet d’agréger des vidéos et photographies hébergées sur Dailymotion ou Flickr par exemple). Si de telles pratiques sont possibles, il semble encore difficile de faire de ces réalisations, non pas des études, mais l’outil d’une étude. Je prends un exemple. Alain Bergala qui a récemment mis en place un master pro didactique des images à Paris 3 souhaitait que ses étudiants puissent lui rendre comme mémoire de master : un film. L’image par l’image. Cette demande a été rejetée, alors même qu’il est un universitaire reconnu, directeur de cette formation, alors même qu’il s’agissait d’un master professionnel, alors même qu’il s’agissait d’un master de cinéma ! Revenons donc à des questions plus universitaires que je vous propose de discuter et qui se pose à moi à chaque phase de rédaction. Comment rendre compte d’un plan par l’écrit ? Plus difficile, comment rendre compte d’un mouvement de caméra, d’un changement d’échelle de plan, de la virtuosité, comme de la banalité, d’un raccord ? Faut-il tenter de décrire le plus fidèlement possible en oblitérant la différence de nature entre image et écrit ? Faut-il renvoyer immédiatement à un photogramme – dans le texte, en annexe- ou au film lui-même ? Faut-il trouver un autre moyen ; essayer d’expliquer, de sensibiliser, sans pour autant laisser penser que nos mots peuvent rendre compte de leurs images ? Comment ne pas instrumentaliser les images, en les utilisant comme des illustrations à propos, mais bien plus les sélectionner afin qu’elles rendent compte de l’objet que l’on étudie ? Comment ne pas tomber dans le piège d’une appropriation forcément mutilante des images par notre pensée textuelle ? Comment ne pas donner l’impression que l’on croit que notre discours sur les images recouvre la réalité des pratiques en image du réalisateur/ photographe? 

Enfin, puisque nous sommes sur un blog, puisque nous sommes au vingt et unième siècle, on peut finir ce premier billet en s’interrogeant sur le décalage entre les attendus universitaires et la réalité des technologies disponibles. Alors que l’écrit, illustré d’images fixes, au mieux complété d’un support numérique, constitue l’unique forme universitaire (tout du moins en histoire, tout du moins à ma connaissance), les liens hypertextes, les moyens de lecture non linéaire, les modélisations (cartes conceptuelles, représentation en 3D, etc.), la réalisation de films, les films de montage, les séries photographiques, etc. ne sont toujours intégrés ! Le chemin qui mène à une recherche par l’image/ à l’image en images de l’histoire visuelle est donc encore largement à construire…

Images de…

Serge July à propos de Mai 68: «Les photos, qui servent d’aide-mémoire à chacun d’entre-nous, ne rendent pas compte de cette effervescence extraordinaire. Elles ont privilégié en noir et blanc les ballets nocturnes mêlant manifestants et policiers, figeant dans la conscience collective l’histoire d’un face-à-face dramatique avec le pouvoir politique en une sorte de préface à une guerre civile. Cette vision enferme Mai 68 dans un autre siècle, dans le cliché gauchiste d’un climat pré-insurrectionnel. Alors que les Français baignent déjà dans les couleurs éclatantes des sixties, il y a une sorte de régression du regard, une sorte d’atrophie historique qui réduit Mai 68 à une caricature de révolution politique à laquelle rêvaient les groupes gauchistes (dont j’étais), mais qui n’était pas du tout la réalité des mouvements en cours.»

Serge July, Jean-Louis Marzorati, La France en Mai 68, Hoëbeke-AFP, Paris 2007. p. 11